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De quel réel cette crise est-elle le spectacle ?

Article proposé le jeudi 4 décembre 2008, par Alain Badiou


(texte intégral de la tribune libre parue, réduite d’un tiers, dans Le Monde en date du samedi 18 octobre 2008)

La crise planétaire de la finance, telle qu’on nous la présente, ressemble à un de ces gros mauvais films concoctés par l’usine à succès préformés qu’on appelle aujourd’hui le « cinéma ». Rien n’y manque : le spectacle progressif du désastre, le suspense à énormes ficelles, l’exotisme de l’identique – la Bourse de Djakarta logée à la même enseigne spectaculaire que New York, la diagonale de Moscou à Sao Paulo, partout le même feu mis aux mêmes banques –, les rebondissements qui terrorisent : Aïe aïe aïe, voici que les « plans » les mieux bâtis n’empêchent pas le vendredi noir, que tout s’écroule, que tout va s’écrouler… Mais l’espoir demeure : sur le devant de la scène, hagards et concentrés comme dans un film-catastrophe, la petite escouade des puissants, les pompiers du feu monétaire, les Sarkozy, Paulson, Merkel, Brown et autres Trichet, engouffrent dans le Trou central des milliers de milliards. On se demandera plus tard (c’est pour les feuilletons à venir) d’où ils les sortent, puisqu’à la moindre demande des pauvres, ils répondaient depuis des années, retournant leurs poches, qu’ils n’avaient pas un fifrelin. Pour le moment, peu importe. « Sauver les banques ! ».

Ce noble cri humaniste et démocratique jaillit de toutes les poitrines politiques et médiatiques. Les sauver à tout prix ! C’est le cas de le dire, car ce prix n’est pas rien.
Je dois l’avouer : moi-même, au vu des chiffres qui circulent, et dont, comme presque tout le monde, je ne peux me représenter ce qu’ils signifient (qu’est-ce exactement que mille quatre cents milliards d’euros ?), j’ai confiance. Je m’en remets entièrement aux pompiers. Tous unis, je le sais, je le sens, ils y arriveront. Les
banques seront même plus grosses qu’avant, quelques petites ou moyennes, n’ayant pu survivre que d’abord sauvées par la bénévolence des États, seront données à plus gros qu’elles pour une bouchée de pain.

Effondrement du capitalisme ? Vous voulez rire. Qui le désire, du reste ? Qui sait même ce que cela veut ou voudrait dire ? Sauvons les banques, vous dis-je, et le reste suivra. Pour les acteurs directs du film, c’est à dire les riches, leurs servants, leurs parasites, ceux qui les envient et ceux qui les encensent, un happy end, peut-être un peu mélancolique, est inévitable, compte tenu de ce que sont aujourd’hui et le monde, et les politiques qui s’y déploient.

Tournons-nous plutôt vers les spectateurs de ce show, la foule abasourdie qui, vaguement inquiète, comprenant peu de choses, totalement déconnectée de tout engagement actif dans la circonstance, entend comme un vacarme lointain le hallali des banques aux abois, devine les week-ends, vraiment harassants, de la
glorieuse petite troupe des chefs de gouvernement, voit passer les chiffres astronomiques et obscurs, et y compare machinalement les ressources qui sont les siennes, ou même, pour une part très considérable de l’humanité, la pure et simple non-ressource qui fait le fond amer et courageux à la fois de sa vie. Je dis que là
est le réel, et que nous n’y aurons accès qu’en nous détournant de l’écran du spectacle pour considérer la masse invisible de ceux pour qui, juste avant qu’ils soient précipités dans pire encore que ce qu’ils vivent, le film catastrophe, dénouement à l’eau de rose compris (Sarko embrasse Merkel, et tout le monde pleure de joie) ne fut jamais qu’un théâtre d’ombres.

On a souvent parlé ces dernières semaines de « l’économie réelle » (la production et la circulation des biens) et de l’économie — comment dire ? Irréelle ? —, d’où venait tout le mal, vu que ses agents étaient devenus « irresponsables », « irrationnels », « prédateurs », moulinant dans la rapacité, puis la panique, la masse
« irresponsables », « irrationnels », « prédateurs », moulinant dans la rapacité, puis la panique, la masse devenue informe des actions, des titrisations et de la monnaie. Cette distinction est absurde et était en général démentie deux lignes plus loin quand, par une métaphore en sens contraire, on présentait la circulation et la
spéculation financières comme le « système sanguin » de l’économie. Cœur et sang seraient-il soustraits à la réalité vivante d’un corps ? Un infarctus financier serait-il indifférent à la santé de l’économie toute entière ?
Bien entendu, le capitalisme financier est – depuis toujours, ce qui veut dire en la circonstance depuis cinq siècles – une pièce constitutive, centrale, du capitalisme en général.

Quant aux propriétaires et animateurs de ce
système, ils ne sont « responsables » que des profits, leur « rationalité » est mesurable aux gains, et prédateurs, non seulement ils le sont, mais ont le devoir de l’être. Il n’y a donc rien de plus « réel » dans la soute de la production capitaliste que dans son étage marchand ou son compartiment spéculatif. Les deux derniers corrompent du reste le premier : dans leur écrasante majorité, les objets produits par ce type de machinerie, n’étant ordonnés qu’au profit et aux spéculations dérivées qui
sont, de ce profit, la part la plus rapide et la plus considérable, sont laids, encombrants, malcommodes, inutiles, et il faut déjà dépenser des milliards pour convaincre les gens du contraire. Ce qui suppose qu’on transforme ces gens en enfants capricieux, en adolescents éternels, dont l’existence consiste à changer de jouets.

Le retour au réel n’est certes pas le mouvement qui conduit de la mauvaise spéculation « irrationnelle » à la saine production. Il est celui du retour à la vie, immédiate et réfléchie, de tous ceux qui habitent ce monde.

C’est de là qu’on peut observer sans faiblir le capitalisme, y compris le film-catastrophe qu’il nous impose ces temps-ci. Le réel n’est pas ce film, mais la salle.

Que voit-on, ainsi détourné, ou retourné ? Que voit-on, si l’on parvient à se détacher de la légère angoisse du vide dont nos maîtres attendent qu’elle nous fasse les supplier de sauver les banques ? On voit, ce qui s’appelle voir, des choses simples et connues de longue date : le capitalisme n’est qu’un banditisme, irrationnel dans son essence et dévastateur dans son devenir. Il a toujours fait payer quelques courtes décennies de prospérité sauvagement inégalitaires par des crises où disparaissaient des quantités astronomiques de valeur, des expéditions punitives sanglantes dans toutes les zones jugées par lui stratégiques ou menaçantes, et des guerres mondiales où il se refaisait une santé. C’est la force didactique d’un regard renversé sur le film-crise. Quoi ? On ose, face à la vie des gens qui regardent, nous vanter encore un système qui remet l’organisation de la vie collective aux pulsions les plus basses, la cupidité, la rivalité, l’égoïsme machinal ? On veut que nous fassions l’éloge d’une « démocratie » où les dirigeants sont si impunément les servants de l’appropriation financière privée qu’ils étonneraient Marx lui-même, qui qualifiait pourtant déjà les gouvernements, il y a cent soixante ans, de « fondés de pouvoir du Capital » ? On veut absolument que le citoyen ordinaire « comprenne » qu’il est totalement impossible de boucher le trou de la Sécu, mais qu’on doit boucher sans compter les milliards le trou des banques ? Nous devons approuver gravement que personne n’envisage plus de nationaliser une usine mise
en difficulté par la concurrence, usine où travaillent des milliers d’ouvriers, mais qu’il est évident de le faire pour une banque que la spéculation met sur la paille ?
Le réel, dans notre affaire, se donne clairement en amont de la crise. Car d’où vient toute cette fantasmagorie financière ? Tout simplement de ce qu’on a vendu de force, en faisant miroiter des crédits miraculeux, à des gens qui n’avaient aucunement les moyens de les acheter, de pimpantes maisons. On a ensuite revendu les promesses de remboursement de ces gens en les mélangeant, comme on fait de drogues discrètes, à des titres financiers dont la composition était rendue aussi savante qu’opaque par le travail de bataillons de mathématiciens. Que tout cela a circulé, de rachats en rachats, s’évaluant toujours plus haut, dans les banques les plus lointaines. Le gage matériel de cette circulation était les maisons, oui. Mais il a suffi que le marché immobilier se retourne pour que, ce gage valant moins et les créanciers demandant plus, les acheteurs puissent de moins en moins payer leurs dettes. Et quand enfin ils ne le pouvaient plus du tout, la drogue infiltrée dans les titres financiers empoisonnaient ces titres : ils ne valaient plus rien. Partie nulle en apparence : le spéculateur perd son pari, et les acheteurs leur maison, dont on les expulse gentiment.

Cependant le réel de cette partie nulle est comme toujours du côté du collectif, de la vie ordinaire : tout procède, in fine, de ce qu’existent des dizaines de millions de gens dont le salaire, ou l’absence de salaire, fait qu’ils ne peuvent absolument plus se loger. L’essence réelle de la crise financière est une crise du logement. Et ceux qui ne peuvent pas se loger ne sont aucunement les banquiers. Il faut toujours en revenir à l’ordinaire des existences.

La seule chose qu’on puisse désirer dans cette affaire est que ce réel se retrouve aussi, autant que faire se peut, en aval de la crise. Soit dans les leçons tirées par les peuples, et non par les banquiers, les gouvernements qui les servent, et les journaux qui servent les gouvernements, de toute cette sombre scène.

Je vois deux niveaux articulés de ce retour du réel.

Le premier est clairement politique. Puisque, comme le film l’a montré, la politique « démocratique » n’est que service empressé des banques, que son vrai nom est : capitalo-parlementarisme, il convient, comme de multiples expériences depuis vingt ans ont commencé à le faire, d’organiser une politique d’une nature entièrement différente. Elle est et sera sans doute longuement très à distance du pouvoir d’État, mais peu importe. Elle commence au ras du réel, par l’alliance pratique des gens les plus immédiatement disponibles pour l’inventer : les prolétaires nouveaux venus, d’Afrique ou d’ailleurs, et les intellectuels héritiers des batailles politiques des dernières décennies. Elle s’élargira en fonction de ce qu’elle saura faire ; point par point. Elle n’entretiendra aucune espèce de rapport organique avec les partis existants et le système, électoral et institutionnel, qui les fait vivre. Elle inventera la nouvelle discipline de ceux qui n’ont rien, leur capacité politique, la nouvelle idée de ce que serait leur victoire.

Le second niveau est idéologique. Il faut renverser le vieux verdict selon lequel nous serions dans « la fin des idéologies ». Nous voyons très clairement aujourd’hui que cette prétendue fin n’a d’autre réalité que le mot d’ordre « sauvons les banques ». Rien n’est plus important que de retrouver la passion des idées, et d’opposer au
monde tel qu’il est une hypothèse générale, la certitude anticipée d’un tout autre cours des choses. Au spectacle malfaisant du capitalisme, nous opposons le réel des peuples, de la vie de gens dans le mouvement propre des idées. Le motif d’une émancipation de l’humanité n’a rien perdu de sa puissance. Le mot « communisme », qui a longtemps nommé cette puissance, a certes été avili et prostitué. Mais aujourd’hui, sa disparition ne sert que les tenants de l’ordre, que les acteurs fébriles du film-catastrophe. Nous allons le ressusciter, dans sa neuve
clarté. Qui est aussi son ancienne vertu, quand Marx disait du communisme qu’il « rompait de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles » et qu’il faisait surgir « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ».

Rupture totale avec le capitalo-parlementarisme, politique inventée au ras du réel populaire, souveraineté de l’idée : tout est là, qui nous déprend du film de la crise et nous rend à notre propre levée.

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1 Message

  • De quel réel cette crise est-elle le spectacle ?

    15 décembre 2009, par ONDINE : adepte de la décroissance heureuse pthirriot gmail.com

    Magnifique article : l’auteur ? un communiste nostalgique. Oui, le capitalisme infantilise le peuple et les entreprises capitalistes sont formidablement imaginatives pour « fruster et faire consommer » inventant chaque jour d’inutiles jouets. Et le bon peuple répond « présent » : il s’endette, il consomme, il a les pulsions d’achats qu’il faut pour engraisser le capitaliste. Ce bon peuple n’a donc pas son libre arbitre ou l’at-il définitivement perdu dans sa pulsion« AVOIR » ?
    Les capitalistes ont bien compris que des milliards de gens du peuple sont prêts a acheter toutes les bêtises qu’ils mettent sur le marché. Personne n’oblige le peuple a acheter tous les gadgets ainsi présentés par la pub ou les gondoles des super-marchés, et qui nécessitent donc de plus en plus de fric… mais le bon peuple achète, achète toujours… In fine : le bon peuple est l’absolu complice des capitalistes, d’ailleurs tous les ex-pays communistes sont devenus des capitalistes enragés (Russie, Chine). Bien sûr il est regrettable que l’individu soit devenu le jouet d’une idéologie. Donc, il faut lui proposer une pause : moins de consommation, un peu de frugalité heureuse, mais alors des pans entiers de l’industrie vont s’écrouler, car le système vit du gaspillage sans frein.
    Conclusion : l’auteur ne propose rien, sa critique est excellente, mais il n’a rien à dire de plus.
    Brillant mais décevant

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