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LA CRISE FINANCIERE ET APRES ?

Article proposé le jeudi 4 décembre 2008, par François Morin


Qui peut douter que la crise financière actuelle entre dans une nouvelle phase, celle bien prévisible de la crise économique et sociale ? La question qui doit nous interpeller fortement est celle de savoir jusqu’où cette crise emmènera les citoyens de notre planète ; vers un régime économique avec davantage de régulation où les États reprendront progressivement la main par rapport à une finance en pleine dérive ? Ou bien, au contraire, vers plus de désordres, de ruptures, avec des conséquences qui pourraient être dramatiques sur un plan politique ? Ou encore, pourquoi pas, vers un sursaut des consciences qui pourraient ouvrir des chemins alternatifs à ceux que nous connaissons actuellement ? La réponse à ces interrogations fondamentales repose probablement, en grande partie, sur le diagnostic qu’il faut mener sur cette crise et surtout sur ses racines.

Si l’on veut tenter un tel diagnostic, il faut d’abord écarter certainement deux interprétations extrêmes, l’une minimaliste, l’autre maximaliste, qui cherchent pourtant à s’imposer dans les débats. Ramener la crise financière à celle liée seulement au développement des crédits subprime, ce segment très particulier du marché immobilier américain, semble un peu court, car cette vision est contradictoire avec les moyens considérables mis en œuvre par les gouvernements occidentaux pour conjurer la crise ; celle-ci vient évidemment de plus loin, elle est globale et succède à d’autres crises ayant déjà eu un caractère systémique. A l’opposé, voir dans la crise actuelle la crise finale du capitalisme serait bien hasardeux, car bien des crises ont déjà émaillé les 19ème et 20ème siècle et donc l’histoire de ce mode de production, sans qu’aucune n’entrave réellement le développement ultérieur de ce système. Là aussi, l’ampleur des moyens mis en œuvre par les pays développés peuvent laisser penser que cette crise sera surmontée. Mais, reconnaissons qu’il est cependant légitime de se demander jusqu’à quand.

On peut alors interpréter cette crise comme celle d’une finance, qui depuis qu’elle est globalisée, est en proie à des crises systémiques de plus en plus graves. Cette globalisation de la finance et de ses fractures est par conséquent le phénomène nouveau qu’il nous faut examiner de près non seulement dans sa forme contemporaine, mais aussi dans les causes qui en sont à l’origine. La globalisation concerne évidemment les marchés monétaires et financiers, leur architecture inter-connectée mondialement, leur logique exponentielle de développement, ainsi que leurs secousses systémiques. Mais ce processus implique tout autant les acteurs qui interviennent sur ces marchés. C’est clairement les plus grands groupes bancaires qui sont aujourd’hui au cœur de la finance globale ; leur influence est telle qu’on doit comprendre leur rôle comme celui d’un oligopole exerçant ses pouvoirs non seulement sur les marchés de la finance globale, mais aussi sur les régulateurs et les Etats. Nous allons examiner comment cet oligopole est à la manoeuvre pour conjurer la crise financière actuelle et surtout pour canaliser les contradictions qui pourraient entraver les logiques de développement qui sont les siennes. Toutefois, nous allons montrer que d’autres forces pourraient entrer en jeu et conduire à des scénarios de rupture, voire alternatifs.

La finance globale avant la crise

La financiarisation de l’économie mondiale est somme toute un phénomène récent marquée par plusieurs étapes dont on peut légitimement faire remonter à 1944 le tout début avec les accords de Bretton Woods. A cette conférence, les américains imposent le dollar comme monnaie internationale. Cette hégémonie américaine va cependant rencontrer une première limite avec la création du marché de l’eurodollar en 1958 qui permet à la place de Londres de s’affirmer progressivement sur la scène internationale.

Mais, c’est avec la rupture des accords de Bretton Woods, en 1971, et un dollar qui brise son lien avec l’étalon or, qu’une étape essentielle vers la globalisation financière est franchie. Cette rupture est tout d’abord le signe particulièrement visible d’un nouvel affaiblissement du dollar, qu’il faut relier, à l’époque, à un taux de profit en recul aux États-Unis, lui-même consécutif à la défaite des américains au Vietnam. Elle est surtout la marque d’une première grande libéralisation, celle des taux de change ; cette déréglementation fondamentale, impulsée par une pensée néolibérale en plein essor, entraîne dans la foulée le développement d’un marché de couverture des risques. Il faut en effet que les entreprises puissent s’assurer contre les variations incessantes des prix des monnaies entre elles car ces variations sont génératrices de très fortes incertitudes pour le commerce international. Mais, évidemment, le risque de change ne disparaît pas pour autant. Il est assumé par ceux qui vendent les produits de couverture qui, dans la terminologie des marchés financiers, ne sont autres que des spéculateurs.

Après les chocs pétroliers de 1973 et 1979 qui transforment profondément les circuits financiers mondiaux avec le recyclage des pétrodollars, le début des années 80 est ponctué par des réformes des systèmes bancaires et monétaires dans les principaux pays développés avec la création de vastes marchés obligataires où les États sont amenés à émettre des emprunts pour financer les déficits publics, moyennant le paiement d’intérêts. Ces réformes engagent la deuxième grande libéralisation de prix fondamentaux pour la finance, celle des taux d’intérêt à long terme. Cette deuxième déréglementation est, comme la première, un choc considérable pour l’économie réelle. Là aussi, il faut générer pour les entreprises des produits de couverture pour s’assurer contre les variations de ces taux qui sont dorénavant soumis à la loi de l’offre et de la demande. A la fin des années 1980, les marchés de produits dérivés prennent véritablement leur essor avec leur pendant inévitable, le développement de pratiques spéculatives, car là aussi le risque de taux ne disparaît pas.

La crise boursière de 1987, comme les graves crises du SME en 1992 et 1993, trouvent fondamentalement leur source à la fois dans de vastes mouvements spéculatifs de capitaux entre les deux rives de l’atlantique, mais aussi dans la nécessité de briser définitivement les anticipations inflationnistes peu favorables aux investisseurs financiers.

A partir du milieu des années 90, on peut faire le constat d’une globalisation des marchés monétaires et financiers. La finance devient globale car c’est à ce moment là en effet qu’aux États-Unis, les fonds de retraite à cotisations définies l’emportent sur les fonds à prestations définies. Après avoir été observé aux États Unis et en Angleterre, ce renversement provoque sur les places financières du monde entier l’hégémonie de la valeur actionnariale ; c’est aussi à ce moment là que les premières crises à caractère systémique se manifestent dans les pays en développement (crise mexicaine, puis crise asiatique, russe, brésilienne etc), mais également dans les pays du centre en prenant la forme de bulles spéculatives liées aux produits dérivés (avec en 1998, l’effondrement de LTCM), ou de bulles de prix d’actifs financées par le crédit qui éclatent ensuite (crise internet en 2001, puis crise immobilière en 2007).

A la veille de la crise financière de 2007, le poids de la sphère financière apparaît totalement démesuré par rapport à la sphère réelle. Sur les marchés monétaires, les transactions concernant l’économie réelle (sur les biens et services, c’est à dire le PIB mondial) représentent moins de 3% des échanges interbancaires du monde entier. Le reste des échanges sont des opérations de couverture contre des variations de prix (25% pour se protéger contre les variations de change, 60% pour se protéger des variations des taux d’intérêt, le reste pour s’assurer contre les variations des cours boursiers ou de celles des prix de matières premières).

Dernière caractéristique : sur le marché des changes comme sur le marché des produits dérivés, les plus grandes banques mondiales exercent des pouvoirs de marché considérables. C’est en ce sens que l’on peut parler d’un oligopole bancaire mondial. Avant la libéralisation, les taux de change et les taux d’intérêt étaient régulés par les États ; avec la libéralisation, ces taux ont pu être momentanément contrôlés par les grandes banques centrales ; mais, avec la globalisation financière, ce sont des pouvoirs privés, ceux de l’oligopole bancaire, qui sont maîtresses en grande partie de leur évolution.

L’oligopole bancaire face à la crise

Les principales étapes de cette crise qui a éclaté en août 2007 sont connues : à l’origine, des prêts à des ménages américains fragilisés (subprimes), puis un retournement du marché immobilier et la hausse des taux d’intérêt aux États Unis à la fin de l’année 2006. Les défauts de paiement se sont alors multipliés entraînant la dévalorisation des créances immobilières qui avaient été titrisées entre temps. Cette titrisation a pris des formes complexes mélangeant dans des titres structurés de bonnes créances avec de moins bonnes. Si bien que la « toxicité » de ces titres est très diffuse, car débordant les seules créances subprimes. Personne ne peut évaluer précisément l’étendue des pertes potentielles (Le FMI les a estimées dernièrement à 1400 milliards de dollars, mais ce chiffre a été régulièrement revu à la hausse).

Deux traits sont frappants dans le déroulement de la crise. D’une part, les injections de liquidité des banques centrales sur les marchés monétaires n’ont eu aucun effet dans la résolution de la crise ; les marchés monétaires à échéance de trois mois sont toujours bloqués. D’autre part, on a pu observer une accélération brutale de la crise surtout durant les dernières semaines, à partir notamment de la faillite de Lehman Brothers, un des membres éminents de l’oligopole bancaire mondial.

Dès lors, les moyens pour lutter contre la crise ont complètement changé de nature et de dimension. Le plan Paulson, qui envisageait, dans une première mouture, de racheter les créances toxiques aux banques pour un montant de 850 milliards de dollars, s’est transformé partiellement en un plan d’apports de fonds propres aux plus grandes banques. Notons que c’est sur les conseils des cinq plus grandes banques américaines que ce changement est proposé. De leur côté, les européens bâtissent également des plans pour le rachat d’actions de leurs banques. Dans l’esprit des Gouvernements occidentaux, il est dit explicitement que ces prises de participations ne concerneront que les plus grandes banques et ne seront que temporaires. Les autres sont destinées à être rachetées ou à tomber en faillite. Enfin, partout, on met en place des systèmes plus ou moins sophistiqués de garantie d’État sur les crédits interbancaires afin de restaurer la confiance sur les marchés monétaires.

Pour terminer, signalons qu’en cas de nouvelles faillites, un danger très grand guette le système financier, c’est l’activation des fameux CDS(Credit Default Swap), qui sont des produits de couverture contre le risque de défaut. Si leur activation devait avoir lieu à une grande échelle, hypothèse qu’on ne peut écarter, il faudrait alors procéder à la nationalisation quasi intégrale de toutes les banques des pays développés, car les chiffres sont ici gigantesques : leur encours s’élève en effet à 55 000 milliards de dollars.

La sortie de crise : trois scénarios

Les réunions internationales prévues à partir du 15 novembre prochain permettent d’anticiper un premier scénario de sortie de crise : celui d’une reconduction, avec plusieurs aménagements, du système financier international tout en maintenant les logiques actuelles. Mais d’autres scénarios peuvent également être envisagés si des ruptures liées au mouvement social perturbent fondamentalement ce premier scénario ; ces ruptures pourraient conduire, ou bien à des chocs dramatiques notamment sur un plan politique, ou bien encore à des recompositions économiques et sociales à caractère alternatif.

# En l’état actuel, le scénario de reconduction du capitalisme financier avec aménagements est probablement le scénario le plus crédible, mais on peut se poser légitimement la question de savoir jusqu’à quand.

La séquence serait la suivante. Tout d’abord, et cela a déjà commencé, une vaste recapitalisation des banques de l’oligopole sera engagée grâce aux capitaux publics avec, en contrepartie, l’apurement de leurs actifs toxiques. Cette recapitalisation exigera des appels massifs aux marchés financiers qui, à leur tour, entraînera des tensions sur les taux d’intérêt à long terme. La hausse de ces taux, doublée du crédit crunch actuel, tarira la croissance des pays du monde entier avec des taux de croissance nuls ou négatifs pour les pays les plus développés et légèrement positifs pour les pays en développement. Le chômage est alors appelé à se développer massivement ; une fois l’apurement des bilans des banques réalisé, celles-ci devraient retourner au secteur privé.

Ce scénario intègre les aménagements qui seront discutés lors des prochaines réunions internationales. Il s’agit, pour l’essentiel, d’introduire de nouvelles règles du jeu concernant l’architecture du système financier international et sa stabilité. La nouvelle régulation porterait sur les agences de notation, les règles comptables qu’il faudrait assouplir, une meilleure transparence des Hedges Funds et des paradis fiscaux, et enfin une révision des règles sur les bonus, les parachutes dorés et les stocks options.

Toutefois, l’issue de ce scénario est problématique. On ne voit pas en effet ce qui empêcherait un tel scénario de se reproduire dans un nouveau cycle avec, à la clé, la formation d’une nouvelle bulle d’actifs encore plus gigantesque. Plusieurs raisons militent en ce sens. D’une part, des liquidités énormes ont été déversées par les Banques Centrales sur les marchés, et d’autre part celles-ci font tout pour tirer vers le bas les taux d’intérêt. Bref, on est en train de recréer les conditions de formation d’une nouvelle bulle financée par le crédit. Mais une raison plus fondamentale permet d’entrevoir la reconduite d’un scénario analogue. Il n’est pas envisagé de revenir sur la double libéralisation des taux de change et des taux d’intérêt qui sont pourtant bien à l’origine de l’hypertrophie de la sphère financière actuelle et des pratiques spéculatives. Il est alors fortement probable qu’une nouvelle crise systémique surviendra au moment de l’éclatement de cette nouvelle bulle, avec des effets encore plus ravageurs que ceux de l’actuelle crise.

# Un scénario de rupture brutale doit également être envisagé, mais son occurrence est moins élevée que celle du scénario précédent. Toutefois, sa probabilité augmente si recommence un cycle de bulles suivies de leur éclatement.

Le point de départ est identique au scénario précédent (ou à un cycle ultérieur de ce même scénario), mais avec une explosion sociale violente dans plusieurs pays tenant à la baisse du pouvoir d’achat, et au développement d’un chômage de masse. On ne peut exclure que les luttes sociales puissent avoir des effets de contagion à une large échelle.

Il y aurait alors confrontation entre le pouvoir financier, notamment de l’oligopole bancaire, (appuyé le plus souvent par les pouvoirs politiques) et le pouvoir des citoyens. Cela pourrait déboucher sur des dérives de toute sorte, notamment des dérives totalitaires ou bien des replis identitaires exacerbés (de type fasciste), avec de possibles confrontations armées entre pays.

Ajoutons que dans un tel scénario, on ne peut également exclure une confrontation de type économique entre la zone dollar et la zone euro ; dans cette confrontation, on sait que l’euro ne partira pas dans une position de force en raison de la fragilité de la gouvernance politique européenne.

# Un dernier scénario que l’on appellera « alternatif » peut encore s’envisager. Mais sa probabilité d’occurrence est pour l’instant très faible. Son intérêt est cependant d’ouvrir, pour nos consciences, et ensuite pour nos pratiques, un espace sur des chemins moins sombres que les deux précédents.

On peut reprendre ici le même scénario que le précédent, mais au moment des explosions et des luttes sociales, on observe une prise de conscience des enjeux globaux liés à la globalisation financière par des citoyens organisés ou par un ou plusieurs peuples.

Pour le Nord, cette prise de conscience peut conduire à la consolidation, dans la durée, des prises de participations de capital ou des nationalisations bancaires grâce à une action politique. Par exemple, des pôles financiers publics pourraient alors émerger et fonctionner comme investisseurs de long terme dans les secteurs les plus vitaux de l’économie. Dans une perspective de développement durable, ces pôles seraient d’un apport considérable pour promouvoir, à grande échelle, la finance solidaire, les énergies renouvelables et le commerce équitable.

Pour le Sud, et pour les plus grands pays, il peut y avoir des marges pour changer de politique interne, dans un sens qui pourrait permettre la réduction des grands déséquilibres et des inégalités. De même, on pourrait imaginer des formes d’intégration régionale beaucoup plus poussées que celles qui existent aujourd’hui, pas seulement sur le plan commercial ou économique, mais également sur un plan monétaire. Ces regroupements seraient essentiels à la formation d’un monde multipolaire, gage de plus grande stabilité internationale, mais aussi pour chaque pays participant.

Le dernier point peut conduire à envisager un scénario fondé sur une utopie monétaire qui peut éclairer l’avenir. Si l’hypertrophie de la sphère financière actuelle tient pour l’essentiel, à la déréglementation des taux de change et des taux d’intérêt, ne faut-il pas sur ce plan-là apporter une réponse globale ? Ne faut-il pas alors, à l’instar de la crise climatique dont les solutions passent par des mesures à la fois locales, nationales et internationales, imaginer un dispositif analogue, et notamment des règles internationales sur la formation des taux d’intérêt et des taux de change ?

On reprendrait alors une vieille utopie, mais actualisée à la lumière des événements les plus récents, d’une « monnaie commune » vers laquelle il faudrait aller, certes par étapes, mais considéré finalement comme un patrimoine commun de l’humanité. On aurait là le moyen le plus efficace pour dégonfler la sphère financière, lutter contre les spéculations de toute sorte, et notamment des prix alimentaires, et retrouver ainsi les fondamentaux de la vie économique en société.

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